Dialogues

 LEVER DE RIDEAU : NOIR ABSOLU

Plus tard.

On entend des grattements contre le mur, à gauche.

VOIX INCONNUE

Dr. Blanc ?

La lumière se rallume d’un coup.

HERVE AUSSER, entre vingt et quarante ans, a trouvé l’interrupteur mais se retrouve nez-à-nez avec le DR DOM.

AUSSER

Dr. Blanc ?

(Le DR DOM ne bronche pas)

Vous êtes bien le Dr. Blanc ?

DR DOM

Et vous, diable, qui êtes-vous ?

AUSSER

Hervé Ausser.

DR DOM

Comment êtes-vous entré ?

AUSSER

La porte était ouverte.

DR DOM

Ne bougez pas. Dolorès !

(Le DR DOM court vers le fond de la scène. Une porte claque)

OFF

Qui a éteint la lumière ?

(On entend la voix de Dolorès, de manière inaudible)

Vous ne savez pas ? Qu’est-ce que vous voulez dire ? Vous avez essayé de me piéger !

(Réponse de Dolorès, inaudible)

Je vous avais dit d’annuler tous mes rendez-vous jusqu’à la fin de la séance de Nadine Fougenas !

(Réponse de Dolorès, inaudible)

Je le sais, que c’est un patient !

Le DR DOM revient en courant et consulte son agenda.

DR DOM

(lisant)

Hervé-J. Ausser

AUSSER

Lui-même. J’espère que je ne vous dérange pas. J’avais rendez-vous.

DR DOM

Rendez-vous ? Dans le noir ?

AUSSER

Je cherchais la lumière.

DR DOM

Je vois. Problème de communication, je parie ? Ce n’est pas grave.

AUSSER

Si vous voulez que je m’en aille…

DR DOM

Mais non, pas du tout.

AUSSER regarde NADINE

AUSSER

C’est que… votre secrétaire a bien mentionné que c’était une séance individuelle.

DR DOM

Tiens ? A vous aussi elle l’a dit?

AUSSER

Absolument. Excusez-moi.

DR DOM

Il n’y a pas de quoi.

NADINE

De toute façon, Dr Dom, j’allais partir.

Invisible aux autres, Jean LAFLEUR apparaît derrière un rideau, sur la droite.

DR DOM

Sans regret, ma chère ? Je ne vous jette pas dehors, vous savez.

NADINE

Je crois que nous avons vraiment touché du doigt mon nœud névrotique aujourd’hui.

DR DOM

Oh là, pas si vite ! Disons que nous nous en sommes approchés.

(à AUSSER)

Hervé-J. ?

AUSSER

Hervé.

DR DOM

Je vous présente une autre patiente, nouvelle comme vous : Mlle Nadine Fougenas.

NADINE

(serrant la main de AUSSER)

Salut !

AUSSER

Enchanté. Et encore une fois, pardonnez-moi pour…

DR DOM

(serrant à son tour la main d’Ausser)

Docteur Dominique Blanc, docteur psychanalyste et directeur de l’Institut de Psychothérapie Blanc, pour vous servir. S’il vous plait, appelez-moi Dr. Dom, comme tout le monde. Eh bien, tout a commencé par un malentendu. On ne peut plus compter sur personne, de nos jours.

(montrant un endroit au fond de la scène)

Ah, cette Dolorès… bon, n’en parlons plus… Vous a-t’-elle précisé si votre rendez-vous était dans le bureau de devant ou le second bureau, à l’arrière ?

AUSSER

Aucune idée. Ici, c’est le bureau de devant ?

DR DOM

Oui. C’est là où je travaille habituellement, mais je m’agrandis, et elle répand le bruit que j’ai un associé pour ce passage au fond – je veux dire, l’arrière-bureau- alors qu’en fait, à part moi, je n’ai jamais trouvé aucun analyste compétent. En fait, elle cherche à se faire mousser et à récupérer le deuxième bureau pour son propre usage.

LAFLEUR remue bruyamment derrière le rideau.

DR DOM

(appelant)

Dolorès ?

(à NADINE et AUSSER)

Vous voyez ? On ne sait jamais sur quel pied danser avec elle.

AUSSER

Nous sommes bien dans un centre de psychothérapie ici ?

DR DOM

Ne vous en faites pas, Hervé.

(à NADINE)

DR DOM

Merci, Nadine.

(NADINE s’apprête à partir)

C’est une chic fille.

NADINE

Au revoir, Dr. Blanc.  Au revoir, Hervé.

Elle sort.

DR DOM

Ne faites pas attention… Ici c’est un peu bohème.

(désignant la chaise en face du miroir)

Asseyez-vous.

(AUSSER reste debout)

Un problème, Hervé ?

AUSSER

Pardonnez-moi, mais il faut vraiment que je me regarde dans le miroir ?

DR DOM

Non. C’est moi que vous regarderez. Je me tiendrai juste derrière vous.

AUSSER

Mais je peux voir mes réactions.

DR DOM

Eh bien oui.

(un silence)

C’est votre première séance de psychothérapie ? Ne craignez rien.

AUSSER

Mais je croyais…

(Il essaie de regarder le DR DOM en face. Le DR DOM le replace sur son siège et l’oblige à regarder le miroir)

Je croyais qu’on s’allongeait sur un divan quand on allait chez le psychanalyste ?

DR DOM

Je pratique plusieurs méthodes. Parfois je fais allonger mes patients sur le divan, parfois je les fais asseoir sur des chaises dures, et parfois encore je les fais regarder le miroir. Parfois ils doivent agir en me parlant, faire des idioties : frapper dans ce pouf, ou

 (Il s’avance vers l’ordinateur)

jouer à des jeux vidéo.

AUSSER

Mais comment savez-vous qui doit faire quoi ?

DR DOM

Je le sais. Le plus important, c’est de vous relaxer et d’être honnête. Honnête avec vous, et honnête avec moi. Regarder dans le miroir vous y aidera. Mes séances risquent d’être très pénibles : je cherche des réponses difficiles à des questions difficiles. Plus d’une fois, vous

vous sentirez mal. Mais surtout ne cherchez jamais à éviter le malaise, parce que si vous vous sentez mal, si vous souffrez, cela signifie que nous progressons. Cette sensation de malaise signifie que vous guérissez. Est-ce qu’on se comprend bien ?

AUSSER

Je crois.

DR DOM

Vous devrez vous endurcir. Devenir un vrai bonhomme pour passer toutes ces épreuves.

AUSSER

Je suis déjà bien endurci.

DR DOM

Il faudra l’être davantage. Vous tanner un cuir de rhinocéros.

AUSSER

J’ai le cuir tanné. Je suis un commercial.

DR DOM.

Bien, alors que puis-je pour vous ?

AUSSER

Je suis venu pour un problème de travail. Lequel exactement, je n’en ai pas la moindre idée. Sauf que je ne me sens plus motivé, je ne suis plus dans le coup.

DR DOM

C’est récent ?

AUSSER

Disons… depuis trois mois.

DR DOM

Vous êtes ici de votre propre initiative ?

AUSSER

Oui.

DR DOM

Parfait. Vous avez déjà fait la moitié du chemin : percevoir un problème, même si vous ne savez pas comment le résoudre. Donc, personne ne vous a recommandé à moi ?

AUSSER

Non.

DR DOM

Aucune personne d’influence, aucun supérieur hiérarchique ?

AUSSER

Non. J’ai trouvé votre carte de visite affichée dans un café, voilà.

DR DOM

Ah bon, lequel ? Le Fouquet’s ? Le Flore ? La Closerie des Lilas ?

AUSSER

La Closerie.

DR DOM

La Closerie. Bel endroit. Excellente cuisine.

AUSSER

Vous aimez leur soupe de poissons ?

DR DOM

Je préfère le moelleux au chocolat.

AUSSER

Moi aussi.

(un silence)

De toute façon mon problème ne doit pas être insurmontable. Pas vraiment.

DR DOM

Est-ce que par hasard vous me cacheriez quelque chose, Hervé ?

AUSSER.

Pas du tout.

(AUSSER essaie de le regarder, mais le DR DOM le replace devant le miroir)

Mais je me suis dit que j’aurais besoin de dynamisme dans la communication. Un coup de pouce, en somme.

Le DR DOM déplace sa chaise derrière AUSSER et s’assoit. Ils continuent à se parler à travers le miroir.

DR DOM

Qu’est-ce que vous faites ?

AUSSER

Je démarche des logiciels auprès de grosses sociétés.

DR DOM

(écrivant)

« Des logiciels à des utilisateurs à grande échelle ». Vous aimez votre boulot ?

AUSSER

Beaucoup.

DR DOM

A quoi ressemblent vos interlocuteurs ?

AUSSER

Eh bien c’est très divers, un peu de tout, en fait…

DR DOM

Mais encore ? Jeunes ? Vieux ?…

AUSSER

Jeunes dans l’ensemble…

DR DOM

Vous avez beaucoup de pression ?

AUSSER

Avec les gens, ou avec le travail ?

DR DOM

Les deux.

AUSSER

C’est drôle que vous me demandiez ça, parce que c’est l’un de mes problèmes. Je crois que ce boulot véhicule beaucoup de stress.

DR DOM

Raison pour laquelle, il vous faut un « coup de pouce », n’est-ce pas ?

AUSSER

J’imagine.

DR DOM

Bon, nous avons parlé de « dynamisme dans la communication », mais qui a besoin d’être « dynamisé » ?  Peut-être pas vous… C’est peut-être un autre type qui a un problème de communication. Vous y avez déjà pensé ?

AUSSER

Ça se pourrait. Sauf que je ne travaille avec aucun autre type.

DR DOM

Vraiment ? Et avec des femmes ?

AUSSER

Si on veut. En fait je travaille seul, comme tous les hommes. Quand je rentre au bureau, là, il n’y a que des femmes.

DR DOM

Ah bon ? Quelle sorte de femmes ?

AUSSER

Oh, des jeunes…

DR DOM

Elles sont dures ?

AUSSER

Dures ? Peut-être bien. Elles doivent l’être, comme nous tous. Elles sont très portées sur les affaires.

DR DOM

Comme Nadine ?

AUSSER

Nadine ? C’est cette femme qui était là ? Non. Elle, c’est plutôt une sportive.

DR DOM

C’est une danseuse. Ce serait votre genre ?

AUSSER

Franchement je n’y ai prêté aucune attention.

DR DOM

Vous auriez dû !  Sinon vous risquez de finir entre les griffes d’une mégère, vous ne croyez pas ?

AUSSER

Si.

DR DOM

Je ne veux pas vous sortir les mots de la bouche. Ce n’est pas mon rôle.

AUSSER

Je vous reçois cinq sur cinq.

DR DOM

Nous sommes ici pour ça. Pour vous écouter, comprendre vos problèmes.

AUSSER

Vous prêchez un convaincu.

DR DOM

Je pose les questions, vous répondez, d’accord ?

AUSSER

Absolument.

DR DOM

Vous vous les représentez, n’est-ce pas ? Les archétypes féminins du pouvoir ? Les épaules carrées, les cheveux courts, des walkyries ?

AUSSER

Des « walkyries » ? On peut les appeler comme ça.

DR DOM

Un peu, « mon neveu… »

Le DR DOM met le métronome en marche. La tête de LAFLEUR émerge du rideau et les observe.

La chasse d’eau retentit bruyamment.

DR DOM

Saloperie ! Quand est-ce qu’elle va réparer ça. J’ai dit d’appeler le plombier !

(de retour vers AUSSER)

Alors, maintenant ce sont les femmes qui sont aux commandes, qui portent les cols blancs ?

AUSSER

Oui, bon ? Qu’est-ce que vous sous-entendez ?

DR DOM

Je ne sous-entends jamais, Hervé, mettez vous bien ça dans la tête – demandez donc à Dolorès, dans le couloir – ou même à Lafleur, l’un de mes meilleurs patients – Je m’en tiens strictement aux faits, je n’invente rien.

Le DR DOM accélère le mécanisme du métronome.

AUSSER

Bon, mais moi aussi je suis un col blanc.

DR DOM

Oui mais vous, vous êtes sur le terrain, et elles, au téléphone. Vous faites le sale boulot, vous rapportez l’argent. Elles, elles restent assises sur leurs petits derrières, à bla-blater, à se faire les ongles…

AUSSER

Elles négocient les contrats, font la coordination…

DR DOM

Dieu du ciel ! Cessez de voir le monde avec les yeux des autres. Voici les faits, Hervé : ces femmes en col blanc vous tiennent en laisse.

AUSSER

Mais de qui parlez-vous ?

DR DOM

De vos patronnes.

AUSSER

Ce ne sont pas mes patronnes. Ce sont mes collègues.

Le DR DOM arrête le métronome.

Silence.

DR DOM

Bon, alors qui est le Grand Mufti? La Mère Abbesse ?

AUSSER

Vous voulez dire : pour qui travaillons-nous ?

DR DOM

Eh bien oui. Qui est le nom du Général ?

AUSSER

Mon patron est une femme.

DR DOM

Dieu du ciel ! Quel genre de femme ?

Le DR DOM remet le métronome en marche. Encore plus saccadé qu’auparavant.

AUSSER

Comment ça, quel genre ?

DR DOM

Une forte femme ?

AUSSER

Je n’en sais rien.

DR DOM

Une faible femme ?

AUSSER

Qu’est-ce qui vous prend ?

DR DOM

Elle est faible ?

AUSSER

Mais non, elle n’est pas faible !

DR DOM

Forte comme un bœuf ?

AUSSER

????

DR DOM

Aussi forte que votre mère ?

AUSSER

Qu’est-ce que ma mère vient faire là-dedans ?

DR DOM

Elle vous tient en laisse ?

AUSSER

Vous êtes dingue !

DR DOM

Elle vous tient en laisse ?

AUSSER

Aucune femme ne me tient en laisse, Dr. Dom !

DR DOM

Allez, allez, on y est presque.

AUSSER

Vous vous trompez de crèmerie !

DR DOM

Je suis près du but.

(AUSSER se lève pour partir. Le DR DOM le plaque sur sa chaise et le retient)

Assis !

AUSSER

Laissez-moi partir !

DR DOM

Assis ! Ah, mais, on résiste !?

AUSSER

Je ne résiste pas !

DR DOM

Vous cachez quelque chose. J’en suis sûr ! Crachez le morceau, mon garçon !

AUSSER

(se débattant)

Laissez-moi, sale enfoiré !

DR DOM

Qu’est-ce que tu as dit, espèce de lopette !?

AUSSER

Laissez-moi partir !

DR DOM

Elle vous tient en laisse !

AUSSER

Non, non !

DR DOM

Elle vous tient en laisse !

AUSSER

Laissez-moi parti-i-i-i-rrr !

DR DOM

ELLE VOUS TIENT EN LAISSE !!

AUSSER

Non-on-on-on-on-on ! Non-on-on-on-on-on ! Non-on-on-on-on-on !

Le DR DOM arrête le métronome.

Un silence.

DR DOM

Ça va mieux ?

(AUSSER est ratatiné)

Vous m’aviez dit que vous aviez le cuir tanné. Je vous ai pris au mot. Tout ceci n’est que  pour votre bien, vous savez ? Je ne fais pas ça pour moi. C’est le seul moyen pour vous désintoxiquer. Tous mes patients en passent par là.

(AUSSER ne bouge plus)

Rien de personnel. Je n’avais aucun compte à régler.

(La lumière baisse progressivement. La tête de LAFLEUR se retranche à nouveau derrière le rideau. Le DR DOM se lève et s’en va)

Je vais me retirer dans le passage du fond. J’ai besoin de me relaxer. Reposez-vous aussi, hein ?

Ensuite, Dolorès viendra vous fixer votre prochain rendez-vous.

NOIR

 

FIN DE LA SCENE 2

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